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Avant le juge, il y a(vait) la parole

  • 20 juin
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 juin

Aujourd'hui, quand un différend nous oppose à un voisin, un employeur, un associé, ... notre premier réflexe, si la situation s'envenime, est de trouver un avocat, saisir un tribunal et lui demander de trancher. Ainsi, le juge est devenu l'horizon naturel du conflit, comme s'il en était l'aboutissement unique, presque mécaniquement. Et nous avons fini par croire que c'est ainsi que les sociétés humaines règlent leurs litiges depuis toujours.


C'est inexact. Le recours au juge, tel que nous l'entendons - une autorité extérieure qui dit le droit et impose sa décision - n'est en réalité qu'une réponse parmi d'autres et d'apparition plutôt tardive dans la civilisation humaine. Durant l'essentiel de notre histoire, les conflits se sont réglés autrement : par la parole, l'entremise d'un tiers, la recherche d'un accord qui rétablisse la paix plutôt que l'imposition d'une forme de vérité "venue d'en haut".


L'arbre de la palabre

Les travaux des anthropologues sont éclairants sur ce point. Dans les sociétés traditionnelles, l'essentiel des litiges se règle non par le jugement mais par la conciliation. On y a en effet bien compris que le conflit ne concerne pas seulement les parties directement impliquées : il intéresse la communauté entière, qui s'emploie à rétablir la concorde. Le litige débouche alors sur des rencontres entre les protagonistes, leurs familles, leurs proches et l'intervention de tiers cherchant un compromis acceptable par tous. On a même pu observer que le conflit, loin d'être seulement le symptôme d'un malaise, pouvait être l'occasion de resserrer les liens du groupe.


Ces formes de résolution ancestrales sont innombrables et beaucoup sont toujours pratiquées aujourd'hui. La palabre africaine, où l'on parle aussi longtemps qu'il le faut sous l'arbre du village. Les conseils d'anciens et les assemblées communautaires. Les cercles de sentence des Premières Nations d'Amérique du Nord. Les conférences familiales chez les Maoris. Ce qui frappe, dans tous ces dispositifs, c'est leur finalité commune : plutôt que punir ou départager, on cherche à réparer le tissu social et restaurer une relation que le conflit a abîmée.


Et si en fait c'était le juge, le mode "alternatif" de résolution des conflits ?


Le juge, dans tout cela ? Il existe, mais à sa place - c'est-à-dire en bout de chaîne. L'anthropologie comme l'histoire du droit le confirment : on ne recourait aux institutions officielles que dans deux cas. Lorsqu'un "puissant" était impliqué et lorsque la régulation par la communauté n'avait pas permis d'aboutir à un accord. Le juge n'était donc pas le premier recours, mais le dernier : celui qu'on appelle quand le dialogue a échoué.


Ce renversement de perspective vaut d'être médité : aujourd'hui, nous avons inversé l'ordre. Là où la médiation était la règle et le jugement l'exception, nous avons fait du jugement le réflexe et de la médiation l'« alternative » - ce mot qui, dans l'expression « modes alternatifs de règlement des conflits » (MARCs), trahit une hiérarchie : l'alternative est ce qui s'écarte de la norme. Or, à l'échelle de l'histoire humaine, c'est exactement l'inverse : le procès est l'alternative et l'accord négocié est la norme.


Je ne dis évidemment pas qu'il faudrait abolir les tribunaux et nous en remettre à l'arbre à palabres en toutes situations. Le juge protège, notamment la partie fragile contre la partie forte et certaines situations exigent qu'une autorité décide, particulièrement en matière pénale. Mais il y a quelque chose de rassurant, voire même de libérateur, à se rappeler que confier son conflit à un tiers qui ne tranche pas, mais aide à renouer le dialogue, ce n'est pas une "mode" récente, une lubie importée du monde anglo-saxon ou une trouvaille d'avocats-bobo rêvant de désengorger les tribunaux. C'est, au contraire, l'une des premières méthodes que les humains ont pratiquée pour résoudre leurs différends et améliorer le vivre-ensemble.


 
 

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