En médiation, le courage des parties
- 6 juil.
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Dernière mise à jour : 7 juil.
Il entre le premier dans la salle, la démarche un peu raide. Quinze ans qu'il dirige son entreprise et le voilà sur le point de discuter, hors de tout cadre hiérarchique, avec sa plus proche collaboratrice, dont il est mécontent du travail. Elle arrive quelques minutes plus tard, persuadée qu'on va lui dire une nouvelle fois "ce qu'elle a mal fait" mais qu'en revanche, personne ne s'intéressera à son dévouement et sa loyauté pour cette entreprise.
Aucun des deux ne veut rompre la relation : chacun voudrait qu'elle se poursuive, mais différemment.
Je les regarde s'installer et ce que j'éprouve à ce moment-là (comme à chaque début de médiation, en fait), c'est de l'admiration : j'admire le courage qu'il a fallu à ces deux personnes pour accepter d'être présentes dans cette pièce et d'engager un processus de résolution amiable.
Du courage (et de la sagesse)
Car qu'on mesure mal ce qu'il en coûte d'accepter une médiation, en particulier dans une relation de travail toujours en cours. Pour l'employeur, franchir ce pas revient à suspendre ce qui le "protégeait" jusque-là : le lien hiérarchique, l'autorité de la fonction qui le dispense généralement de devoir se justifier. Pour la travailleuse, c'est renoncer à la protection des écrits, des procédures ou de son syndicat, pour venir parler en son nom propre, devant la personne dont dépend la suite de son parcours. L'un et l'autre redoutent la même chose : que leur présence soit lue comme une concession, un début de capitulation.
C'est pour cela que j'explique immédiatement aux parties que s'asseoir autour de la table de médiation, ce n'est pas "céder du terrain" : c'est plutôt en choisir un autre. C'est préférer l'inconfort de la parole directe au confort (trompeur) d'un conflit qui s'enkyste dans les couloirs, dans les mails, dans les silences des réunions. Le choix de l'amiable exige plus de force que la poursuite du bras de fer, parce qu'il expose. Alors oui, il faut sans doute du courage pour "attaquer" l'autre (ou se défendre) ; mais il en faut bien davantage pour se parler et s'écouter, durant le temps qu'il faudra.
Tel l'entraîneur au bord du terrain
Il arrive évidemment que ce courage initial des parties - aussi fort et réel soit-il - ne résiste pas à la relative longueur du processus. Vient toujours un moment où l'échange bute : un mot blessant, un grief ancien qui refait surface, un retour vers les positions respectives... il se peut même que l'opportunité de la médiation soit remise en question par l'un ou l'autre.
C'est à cet instant que le médiateur cesse d'être un simple "organisateur de la parole" pour revêtir les habits de l'entraîneur. Il ne joue pas le match (et il ne le jouera jamais) mais il est là, au bord du terrain, pour rappeler à chacun la raison pour laquelle il a accepté d'entrer sur la pelouse. Et c'est alors cette admiration du premier jour qui me sert de levier : rappeler aux parties le courage qu'elles ont déjà déployé, leur dire à nouveau la sagesse de leur choix initial et surtout, rappeler les progrès déjà accomplis : c'est souvent le plus sûr moyen de relancer ce qui menaçait de s'arrêter.
Ce que l'on remporte vraiment
Quand l'accord finit par se dessiner, il déborde presque toujours son objet. Dans mon exemple, ce que l'employeur et la travailleuse ont emporté en quittant la salle, ce n'est pas uniquement un arrangement écrit sur l'organisation du travail et la reprise de la collaboration : c'est une façon de se parler qu'ils n'avaient pas ou qu'ils avaient perdue. Le différend se règle - et c'est heureux - mais la relation, elle, se remet à respirer, ce qui vaut au moins autant que n'importe quelle clause d'un contrat.
Les efforts accomplis tout au long du processus sont alors largement récompensés.
Voilà pourquoi, chaque fois que deux personnes s'assoient à la table de la médiation, je prends quelques instants en silence pour admirer leur courage et m'en nourrir afin de les guider le mieux possible vers une issue heureuse.